Safran pourrait perdre un contrat avec Delta au profit d’un Chinois
Delta songe à troquer un siège fait par Safran pour un autre fabriqué en Chine. Deux ans de blocage réglementaire FAA suffisent à faire vaciller un contrat stratégique pour l’équipementier.
- Ce qu’il faut savoir. Ce n’était jusqu’ici qu’une rumeur. Mais l’information a été confirmée par Delta Airlines. Ranjan Goswami, le directeur marketing et produit de la compagnie indiqué que Delta mettait en concurrence directe deux fournisseurs de sièges business pour ses Airbus A321neo transcontinentaux : Safran et son siège "Vue d’un côté" et Thompson Aero et son "VantageSOLO". Le premier à obtenir la certification FAA se verrait attribuer le contrat. Horizon fixé : mi-2028.
L’histoire commence en 2024, quand Delta prend livraison de son premier A321neo configuré pour ses liaisons haut de gamme New York-Los Angeles. Les sièges Safran Vue, eux, restent bloqués dans les méandres du processus de certification de la FAA, depuis maintenant plus de deux ans. L’avion reste au sol. Pour combler le vide, Delta installe en urgence 44 sièges de première classe standard - pas de couchette, pas de suite - dans des appareils initialement pensés pour le premium absolu. Résultat : une offre au rabais sur ses meilleures routes. De son côté le siège "VantageSOLO" de Thompson Aero est déjà certifié : JetBlue l’utilise sur ses A321LR, Iberia sur ses A321XLR. Il n’a besoin que d’une homologation spécifique à la configuration Delta. - Pourquoi c’est important. Safran n’est pas n’importe quel fournisseur. C’est un pilier de l’industrie aéronautique française, pesant 23 milliards d’euros de chiffre d’affaires, et dont les moteurs LEAP équipent une grande partie des A320neo et B737 MAX du monde entier. Son incursion dans les sièges business haut de gamme devait lui ouvrir un nouveau marché à forte valeur ajoutée, en capitalisant sur sa réputation de précision et d’innovation. Le siège Vue a un réel avantage différenciant : il permet aux passagers d’être face au hublot, une configuration plus immersive que les sièges en arête de poisson classiques proposés sur United ou American Airlines.
Mais un siège non certifié, aussi beau soit-il, ne vaut rien. Et l’équation commerciale est brutale : Delta est la compagnie cotée la plus rentable du monde. Ce contrat vaut cher ; en valeur, en image, et en effets d’entraînement sur des concurrents.
Celui qui peut profiter des retards de certification de Safran s’appelle Thompson Aero. Avec un siège déjà en service, déjà certifié, déjà prisé. Et appartenant depuis 2016 à AVIC (l’Aviation Industry Corporation of China), géant public de l’aéronautique chinois. L’ironie est cruelle : c’est un équipementier aux capitaux chinois qui pourrait souffler à Safran un contrat américain stratégique. - Entre les lignes. Ce dossier est révélateur d’un malaise plus profond. Safran a investi dans un concept ambitieux sans s’assurer en amont d’un dialogue étroit avec les régulateurs de la FAA. L’administrateur de l’agence a récemment pointé le problème : un nombre croissant de nouvelles cabines premium échouent aux crash-tests, faute d’alignement entre l’imagination des ingénieurs et les exigences de sécurité. C’est une défaillance de processus autant que de produit. Pour la France, l’enjeu dépasse Delta. Si Safran perd ce contrat au profit d’un acteur à capitaux chinois, c’est un signal d’alarme sur un segment à forte valeur ajoutée. Et pour Air France-KLM, partenaire stratégique de Delta au sein de SkyTeam, voir son allié équiper ses meilleurs appareils de sièges made in China plutôt que made in France est une image dont personne ne fera la publicité.