Livres à lire : Du bon et du mauvais usage de la technologie >
Comme chaque mois, La Lettre de L'Expansion propose à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.
Technoscience sans conscienceSarah Wynn-Williams, CARELESS PEOPLE: A CAUTIONARY TALE OF POWER, GREED, AND LOST IDEALISM, Macmillan
Devenu en quelques jours un best-seller, ce récit personnel publié début mars, dont Meta a tenté en vain d'interdire la distribution, offre une perspective inédite sur les pratiques irresponsables du réseau social le plus utilisé au monde. Son auteure, la Néo-Zélandaise Sarah Wynn-Williams, s'est retrouvée aux premières loges de l'ascension spectaculaire de Facebook (devenue Meta), où elle fut employée au service de politique publique de 2011 à 2017.
En 2011, enthousiasmée par Facebook et persuadée qu'il sera amené à jouer un rôle politique majeur, Wynn-Williams convainc l'entreprise de l'embaucher, bien décidée à mettre ses compétences de diplomate au service de la plateforme. Le désenchantement ne tarde pas à venir puisqu'elle assiste, impuissante, à l'acquisition progressive par Face-book d'un pouvoir exorbitant dont il ne fera guère bon usage.
C'est d'abord comme employeur que Facebook se révèle moralement défaillant. Wynn-Williams travaille sans relâche, y compris sur son lit d'hôpital quand elle est sur le point d'accoucher. On l'envoie seule dans des contrées hostiles : en Birmanie, afin qu'elle y rencontre la junte birmane, ou encore à João Pessoa au Brésil, épicentre de l'épidémie de Zika. On tente même, heureusement sans succès, de l'utiliser pour tester la détermination de la Corée du Sud, qui a ouvert une enquête judiciaire à l'encontre des dirigeants de Facebook, à mettre ceux-ci en prison. Autre exemple, lorsque, dans le cadre d'une affaire de trafic de drogue, un vice-président de Facebook au Brésil est incarcéré parce que WhatsApp (qui appartient à Facebook) refuse de donner accès aux autorités à certaines données, Zuckerberg ne lève pas le petit doigt.
Pour finir, Wynn-Williams explique avoir dû subir plus souvent qu'à son tour des commentaires à connotation sexuelle de la part de son supérieur, Joel Kaplan (aujourd'hui à la tête des Affaires publiques mondiales de l'entreprise), et avoir été licenciée au moment où elle a commencé à s'en plaindre ouvertement. On aurait pu penser que Sheryl Sandberg, numéro deux de l'entreprise, aurait aussitôt pris la défense de sa subordonnée. Il n'en fut rien. La préoccupation principale de cette féministe autoproclamée se trouvait être, en effet, rien moins qu'elle-même, n'hésitant pas à employer les ressources de l'entreprise au service de sa promotion personnelle.
Avec le temps, l'auteure réalise surtout à quel point Facebook se montre un acteur public négligent et même cynique. Alors que la connexion généralisée du monde provoque ou amplifie la diffusion de fausses nouvelles, donne davantage de résonance aux démagogues, et peut même provoquer des émeutes, Zuckerberg et Sandberg ne se soucient guère des effets pervers de leur plateforme. Plus d'usagers, c'est plus de « globes oculaires » à vendre aux annonceurs, d'autant que la plateforme est passée maîtresse dans le ciblage individuel. En 2017, un document confidentiel est divulgué, révélant que Facebook propose aux annonceurs de cibler les adolescents dans les moments de fragilité émotionnelle. Après avoir farouchement nié toute influence de son entreprise dans l'élection de Donald Trump en 2016, Zuckerberg, une fois qu'il s'est rendu à l'évidence, en conclut… qu'il pourrait lui-même se lancer en politique ! La révélation la plus stupéfiante du livre concerne la Chine. Déterminé à pénétrer l'immense marché chinois, « Facebook fait miroiter à la Chine la possibilité de lui accorder un accès spécial aux données des usagers » dans le pays, écrit l'auteur. Autrement dit, de permettre leur « surveillance » par le gouvernement – un accès que Facebook a toujours refusé au législateur américain. En un mot, Face-book se montre fort avec les faibles et faible avec les forts.
Selon Wynn-Williams, c'est l'existence de conflits d'intérêts majeurs qui explique l'absence de réponse politique ferme dans la période. En l'espèce, les responsables politiques ont tout à gagner à laisser Facebook se développer, que ce soit pour attirer son siège social européen, dans le cas de l'Irlande, ou parce que le réseau leur offre une plateforme promotionnelle de choix. Rappelons que Donald Trump et Hillary Clinton ont dépensé à eux deux 81 millions de dollars en publicités sur Facebook lors de l'élection présidentielle de 2016.
Meta, sans surprise, a nié en bloc les accusations de l'auteure. Il est cependant difficile de douter de leur véracité, tant elles viennent corroborer d'autres révélations récentes. On se demande comment Wynn-Williams a réussi à tenir bon dans un environnement aussi toxique. C'est sans doute grâce à sa volonté de fer, déjà démontrée lorsque, à l'âge de 13 ans, elle a survécu à l'attaque d'un requin. De nature optimiste, elle estime que Facebook aurait pu éviter ces écueils si la plateforme s'était fixé des limites. Après tout, un grand pouvoir implique une grande responsabilité. Une analyse plus pessimiste rappellerait que le pouvoir corrompt, et que le pouvoir absolu corrompt absolument.
Pour une innovation au service de la NationAlexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska, THE TECHNOLOGICAL REPUBLIC : HARD POWER, SOFT BELIEF, AND THE FUTURE OF THE WEST, Penguin Random House
C'est une autre critique envers les Gafam que développent Alexander Karp et Nicholas Zamiska dans leur essai. Selon ces deux dirigeants de l'entreprise Palantir Technologies, cofondée par Karp et Peter Thiel, « la Silicon Valley s'est égarée » en abandonnant ses racines industrielles au profit de la satisfaction des envies du consommateur. Plutôt que de contribuer au bien commun, elle a, dans les dernières décennies, consacré son énergie, ses com-pétences et ses capitaux à inventer une pléthore de plateformes plus « triviales et éphémères » les unes que les autres. Or, au vu de la situation géopolitique mondiale, Karp et Zamiska estiment que la tech doit aujourd'hui renoncer à son libertarianisme, son sans-frontiérisme et sa préférence pour le « politiquement correct ». En particulier, elle doit, de concert avec le gouvernement, se préoccuper de la défense de la Nation. En bref, la Silicon Valley doit aider les États-Unis à gagner la course aux armements technologiques contre la Chine. Une préconisation qui coïncide de façon frappante avec le changement de vision du monde qui s'est opéré au sein de l'élite technologique américaine depuis le retour au pouvoir de Donald Trump.
Malgré les critiques qu'il adresse aux géants de la tech, ce plaidoyer pro domo – Palantir fournit à l'armée des plateformes d'analyse de renseignement –, fait l'éloge de l'entrepreneur « fondateur », de l'organisation fluide des « start-up », et de l'innovation par le « software ». De fait, les entreprises technologiques américaines, qui sont parmi les plus puissantes au monde, sont aujourd'hui à la pointe du développement de l'IA, ce qui leur assurera un rôle majeur dans le domaine de la défense. À ce titre, on peut regretter l'absence de réflexion des auteurs sur les conséquences morales du développement d'armes létales autonomes, et plus généralement sur les risques associés au rapprochement entre les secteurs militaire et civil. En l'occurrence, espérons que la Silicon Valley, si elle se réoriente vers l'industrie militaire, cesse d'avoir pour devise « Move fast and break things »...